Préférez les couleurs naturelles aux luminances mono-bande

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Après avoir vu pourquoi il faut utiliser un vrai filtre vert pour faire des images planétaires, j’aborde cette fois la question des luminances réalisées avec des filtres mono-bandes, en particulier avec des images rouges ou infrarouges. Si vous appréciez ce genre de traitement, sachez seulement que l’analyse scientifique des images requiert l’utilisation d’images en « vraies » couleurs. Voici pourquoi…

Des couleurs dégradées

C’est le premier problème entraîné par des traitements en RRVB ou IRRVB. Pour rendre correctement les couleurs, la méthode de traitement en LRVB des images planétaires suppose que les albédos (= le coefficient de réflexion de la lumière) des détails de la luminance soient identiques à ceux de la chrominance RVB. Et donc, que le spectre de la lumière couvert par les deux composantes soit le même. Or tel n’est pas le cas évidemment des luminances réalisées sur une seule bande. Appliquer une luminance R ou IR sur une RVB transforme parfois profondément les couleurs, puisque l’équilibre des albédos entre les deux n’est pas conservé :

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Est-ce vraiment si important, après tout ? En fait, en planétaire, la couleur est une donnée physique, qui peut faire l’objet d’une mesure objective via les différents coefficients de réflexion de la lumière solaire par les détails dans les différentes longueurs d’onde. Il s’agit donc d’un code qui compte pour l’interprétation des images : les changements physiques à la surface des planètes se traduisent aussi bien par l’évolution de la forme des structures que par leur changement de couleurs. Adopter un traitement qui déséquilibre les couleurs d’une façon complètement subjective comme le RRVB n’autorise plus ce genre d’interprétation. Sur l’image ci-dessus par exemple, il est clair que les taches rouges de la planète n’ont pas la teinte qu’elles devraient avoir. Sur certaines images RRVB que j’ai vu passer récemment, la teinte du nouveau « Red oval Z » est extrêmement pâle. Or, ses variations de couleur sont notre principal outil de suivi de cette structure actuellement. Qu’il soit orange ou rose-blanc n’a pas la même signification.

Un rendu de couleurs inadéquat ne permet donc pas de tirer des conclusions valides. Mais il peut même mener à des interprétations erronées. Si l’atmosphère de Mars devient opaque lors d’une tempête de poussière, si on utilise une luminance rouge ou infrarouge, les taches sombres qui sont visibles vont apparaître avec un contraste artificiellement accru, et nous faire conclure, à tort, que la tempête est terminée (le cas peut se présenter en phase de dissipation, quand il n’y a plus de tempêtes actives à proprement parler).

Des détails qui disparaissent

Avec la méthode LRVB, l’information relative aux détails est principalement située dans la luminance. Or, une luminance rouge ne possède que le tiers de l’information contenue en lumière visible. Une luminance infrarouge va surtout changer lesjupirrgb contrastes, mais elle va même faire disparaître certains details qui n’existent tout simplement pas en infrarouge parce que l’information est différente…

Ci-contre à droite, un traitement de Jupiter en IR-RVB versus RVB. Outre les profondes différences de couleur visibles, un détail  important a complètement disparu ! Les flèches rouges pointent une « barge » une structure dépressionnaire brune de la bande équatoriale nord (NEB). Les barges sont des sortes de trous superficiels dans les brumes au-dessus des nuages bruns de la bande, et à quelques rares exceptions près, elles ne sont pas visibles en infrarouge… et le compositage avec une luminance IR la fait logiquement disparaître.

marsirrgbCe type de problème est évidemment visible sur toutes les planètes. Mais Mars est une cible qui va particulièrement souffrir de ce genre de traitement. En effet, bien que l’imagerie des détails de surface soit le type d’observation le plus populaire chez les amateurs (et c’est compréhensible !) ce qu’il y a de plus intéressant à voir sur cette planète sont… les nuages. Mars présente une activité atmosphérique assez intense et variée. Cette activité, s’agissant des nuages blancs de vapeur d’eau, est presque entièrement contenue dans la composante bleue de l’image ; les filtres rouges et infrarouges ne la montre tout simplement pas. Les compositages de Mars en RRVB ou IRRVB ont donc la désagréable particularité de faire plus ou moins disparaître son atmosphère…

Une perte de résolution…

Un des avantages vantés d’une luminance rouge ou IR est celui d’augmenter la résolution de l’image couleur. Mais la résolution du télescope étant en réalité moins bonne dans ces bandes de couleur que dans le visible, cela ne sera vrai que si l’atmosphère est turbulente, ou bien si l’instrument est défectueux dans les courtes longueurs d’onde. Autrement dit, des situations qui ne sont pas normales. Dans de bonnes conditions, on voit facilement que sur la comparaison d’images de Mars ci-dessus, la RVB est bien plus fine, par exemple, en plus de montrer plus de détails (atmosphère) et des teintes de couleurs bien plus variées, grâce à la prise en compte équilibrée de la totalité de l’information.